
De Tanger à Rabat, les Lions quittent une ville qui les a adoptés. Pendant trois semaines de CAN, la cité du Détroit a battu au rythme du Sénégal, entre ferveur populaire, fraternité maroco-sénégalaise et souvenirs déjà historiques.
Depuis le début de la Coupe d’Afrique des nations, le Sénégal a posé ses valises à Tanger. Qualifiés pour la finale, les Lions s’apprêtent désormais à rallier Rabat, théâtre du dernier acte de la Coupe d’Afrique des nations 2025. Mais avant de partir, un sentiment s’impose : ici, quelque chose s’est passé. Quelque chose de rare.
Quand le mbalax fait vibrer le Détroit
Avec les Sénégalais, la fête obéit à un tempo précis. Le mbalax s’impose naturellement, porté par le sabar et des voix qui frappent l’air comme un battement de cœur. Les Lions de la Téranga avancent entourés d’un héritage vivant : chants appris dans l’enfance, pas de danse partagés, drapeaux portés comme une seconde peau.
Vivre la CAN loin du Sénégal, disent-ils, c’est paradoxalement se sentir plus proche. « Quand on entend les mêmes rythmes, les mêmes musiques, quand on voit les mêmes couleurs, on a l’impression que rien n’a changé ». Le thieboudienne circule sur de grands plateaux, plat-symbole par excellence, et l’hospitalité sénégalaise s’exprime dans l’invitation constante : viens manger, viens danser, viens chanter.
Après chaque victoire, les groupes se déplacent ensemble jusqu’au centre-ville, là où les chants sénégalais croisent les percussions marocaines. Des Marocains se joignent spontanément à la danse, apprennent les pas, reprennent un refrain en wolof. La téranga rencontre l’hospitalité marocaine, et la frontière culturelle s’efface dans le mouvement. Préserver ces traditions, même loin, est essentiel. « C’est qui nous sommes. Et qui nous resterons ». Résumer l’expérience en une phrase ? « La fierté du Sénégal et l’hospitalité du Maroc ».
Une fraternité vécue au stade comme dans la rue
À Tanger, plusieurs milliers de Sénégalais venus du monde entier ont rallié la ville pour soutenir les Lions. Une grande partie arrive de France. Ce journaliste d’un grand média de la place confie : « Je ne suis pas accrédité, mais je suis là juste pour supporter. C’est magnifique de vivre une telle ambiance ».
Des étudiants aussi, à l’image d’Adji Ndiaye, installée à Paris : « Les billets d’avion ne sont pas chers, j’en ai profité pour vivre une CAN, c’est une première pour moi. On dirait que je suis à Dakar tant je rencontre de Sénégalais et de Sénégalaises ici. C’est une opportunité de faire de nouvelles rencontres et de ressentir la chaleur du pays ».
Au stade, à quelques heures du match décisif entre le Sénégal et l’Égypte, une femme d’une cinquantaine d’années s’avance, drapée d’un selham traditionnel, aux couleurs du Maroc. Au poignet, un bracelet ; au cou, une chaîne : le vert-jaune-rouge du Sénégal. « Les Marocains et les Sénégalais sont pareils. C’est un seul peuple », affirme-t-elle. Une fraternité palpable jusque dans les tribunes, où de nombreux Marocains arborent fièrement maillots et drapeaux sénégalais pour pousser les Lions.
Dans la rue, la communion se prolonge. Les voitures klaxonnent à la vue d’un drapeau sénégalais : « Vive le Sénégal ! ». Les passants interpellent : « Maroc et Sénégal iront en finale ». La CAN devient langage commun.
L’heure des valises, le temps des promesses
Au stade Ibn Batouta, une fois le match terminé, la conférence de presse bouclée, la zone mixte vidée et la salle de travail rangée, le temps semble suspendu. Les journalistes prolongent l’instant, échangent chaleureusement avec le personnel du stade, partagent sourires et cadeaux improvisés. Une manière de se dire au revoir, sans vraiment vouloir fermer la parenthèse.
L’heure est venue de ranger les valises. À deux jours de la finale, prévue dimanche à 19 heures GMT, Tanger affiche une mine triste. La CAN s’éloigne, tout comme cette cohabitation quotidienne de trois semaines avec les Sénégalais, devenue habitude et plaisir partagé. Dans les regards, une forme de nostalgie déjà.
Tanger restera une ville à part dans l’histoire du Sénégal. C’est ici que s’est construite la quatrième finale de CAN des Lions — et peut-être le chemin vers une deuxième étoile. Une ville d’adoption, un point d’ancrage émotionnel, un tempo que l’on emporte avec soi.
Au revoir, Tanger. Le Sénégal te quitte, mais ne t’oubliera pas.
El Hadji Malick SARR (envoyé spécial à Tanger, Maroc)


